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Dialogue en vérité avec Guy Fischer

 

Tiré du journal expression de Vénissieux.

Qui, en 1995, aurait parié sur l’élection au Sénat de Guy Fischer ? Aussitôt entré au Palais du Luxembourg, l’élu communiste vénissian se voyait très vite confier d’éminentes responsabilités, dont celle de vice-président de la Haute assemblée pendant dix ans. Entretien avec celui qui, depuis ce 1er octobre, n’est plus sénateur du Rhône, pour faire le bilan de ses dix-neuf ans de mandat.

Guy Fischer, qui siégeait au Sénat depuis dix-neuf ans, avait pris depuis longtemps la décision de ne pas se représenter aux élections du 28 septembre 2014. La 7e et dernière position que le parlementaire communiste occupait sur la liste Front de gauche conduite par Martial Passi n’était donc pas une surprise. Contrairement à ce que fut son élection, en 1995. Il avait alors 51 ans.
Entré au conseil municipal de Vénissieux en 1977, directement propulsé premier adjoint au maire  et conseiller communautaire, il laissait son métier d’instituteur. Cinq ans plus tard, il devenait conseiller général du canton sud de Vénissieux. Une vie d’élu local menée d’abord auprès de Marcel Houël puis d’André Gerin… jusqu’à ce qu’en 1995, le PCF lui demande de conduire pour les sénatoriales une liste pluraliste, rassemblant PCF, MRC et gauche alternative. Une liste rassembleuse, qui faisait chuter un sénateur centriste sortant et lui permettait d’être élu sénateur du Rhône, avec un score confortable. Avec André Gerin, élu député en 1993, Vénissieux pouvait alors se targuer d’avoir deux parlementaires, tous deux communistes.
Au Palais du Luxembourg, Guy Fischer se voyait d’abord confier la vice-présidence de la commission des Affaires sociales, avant d’accéder en 2001 à la vice-présidence du Sénat. Réélu sénateur en 2004 (sur une liste menée par le socialiste Gérard Collomb), il était par deux fois reconduit dans ses responsabilités de vice-président, jusqu’en octobre 2011.
Quelques jours avant qu’il rende son mandat, nous avions rendez-vous avec Guy Fischer, afin d’échanger avec lui sur ces années partagées entre la Haute assemblée et sa permanence parlementaire, à Vénissieux. Mais au moment de commencer cet entretien, nous ne pouvions pas faire comme si. Comme si il ne venait pas d’annoncer publiquement la gravité du cancer contre lequel il se bat depuis l’été 2011.

- M. Fischer, rendant hommage le 19 septembre à votre ami Jean-Pierre Brunel, qui venait de décéder, vous avez dit que les médecins avaient renoncé à vous guérir. Vous êtes un homme public. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire cette déclaration, répétée quelques jours plus tard à mon confrère du Progrès ?

G.F. : - « Je me devais de parler en toute franchise à cette population de Vénissieux, qui m’a tant apporté au cours de mes trente-sept années de mandats, qui a contribué à tous mes succès électoraux, qui a semé dans ma vie tant de perles de bonheur. Rendre public mon état relève du simple respect que je dois à ceux qui me connaissent, qui m’ont élu.
« Lors de mon dernier contrôle, en septembre, le cancérologue m’a annoncé que toutes les thérapies qui m’avaient été appliquées depuis juillet 2011 ne produisaient plus d’effet. Que je n’avais plus rien à attendre de la médecine. J’ai toujours demandé la vérité à mes médecins, ils me l’ont délivrée mais… je dois dire qu’entendre cette parole, c’est comme recevoir un coup de massue. »

- Vous avez été très impliqué dans les discussions sur la loi Léonetti, en 2005. En 2010, vous avez présenté une proposition de loi reconnaissant aux malades le droit de bénéficier d’une euthanasie volontaire. À titre personnel, vous êtes engagé depuis longtemps auprès de l’ADMD, l’association pour le droit de mourir dans la dignité. Est-ce une façon de prolonger ce combat ?

G.F. : - « Bien sûr. La France est un des pays les plus rétrogrades dans sa législation sur la fin de vie, les soins palliatifs, l’euthanasie. Sur ces sujets, j’ai eu un jour une importante confrontation avec le cardinal Barbarin, qui m’avait téléphoné à la suite de mes interventions au Sénat.
« Pour moi, cela ne fait pas de doute. C’est une forme de respect que nous nous devons d’apporter à ceux qui nous ont entourés. Des millions de gens partagent cette conception. Je me souviens d’assemblées générales de l’ADMD à Lyon, où nous étions plus de huit cents… »

- À la commission des Affaires sociales, sur quels autres grands textes avez-vous travaillé ?

G.F. : - « Cette commission, une des plus importantes du Sénat, traite de la politique familiale, de la santé, de la formation professionnelle, de la solidarité et du handicap, du droit du travail. Toute ma vie politique est résumée dans le travail que j’y ai fait.
« Parmi les projets de loi les plus emblématiques, je vais citer les réformes des retraites : recul de l’âge minimal de départ, de la durée de cotisation… En 2010 avec mon groupe CRC, on a bataillé sans discontinuer pendant deux semaines, jours et nuits, contre la réforme Fillon-Raffarin. On a résisté, on a obtenu quelques avancées. Pendant toute cette période, je n’ai pas beaucoup quitté ma place dans l’hémicycle. En 2013, on a recommencé. Le plus difficile, c’est qu’il fallait alors s’affronter avec un gouvernement socialiste, qui est dans la fuite en avant. »

- Et si vous aviez un grand souvenir à nous faire partager ?

G.F. : - « Ce serait ma première élection à la vice-présidence du Sénat, en octobre 2001, par 214 voix sur 307 votants. C’est le président Christian Poncelet (RPR) qui s’était engagé à ce que les principaux groupes du Sénat soient représentés au bureau. Et mon groupe m’a désigné à l’unanimité pour être son candidat à la vice-présidence. Cette élection était la reconnaissance de tout le travail accompli. »

- Monter à la tribune (que les parlementaires appellent « le plateau »), présider une séance, cela ne fait-il pas tourner la tête ? Perdre le sens du réel ?

G.F. : - « Je ne pense pas que ça me soit jamais arrivé. J’ai toujours dit que je serais un sénateur de terrain et de contact. La proximité, c’est la clé. Et je crois que j’ai tenu parole, y compris grâce aux permanences que j’ai toujours assurées à Vénissieux et qui n’ont jamais désempli.
« J’étais parlementaire du Rhône mais quand même… je suis tellement attaché à Vénissieux. J’y suis arrivé en 1967, venant de Décines. J’étais jeune marié, avec un enfant. Nous vivions presque dans la misère. Cela ne peut pas s’oublier. »

- Vous vous êtes beaucoup impliqué aussi auprès des familles sans-papiers.

G.F. : - « C’est que la défense des droits de l’homme me tient à cœur. Je me souviens en particulier d’une famille congolaise, en tous points remarquable, qui était menacée d’expulsion. J’ai dit au préfet de l’Ain : « Si vous les obligez à partir, vous entendrez parler de moi. » On les a quasiment sortis de l’avion. Et j’ai obtenu leur régularisation.
« Quel bonheur, le jour où ils sont venus me voir à ma permanence parlementaire, avec leurs enfants ! Maintenant, le Monsieur est professeur dans un lycée, à Bellegarde. »

- Vous étiez encore en première ligne à l’été 2014, pour défendre une proposition de loi que vous aviez déposée, relative à la réhabilitation collective des fusillés pour l’exemple de 14-18. Elle n’a pas été adoptée. Cela vous a-t-il blessé ?

G.F. : - « Alors que nous célébrons le centenaire de la Grande guerre, seuls les groupes communiste et écologiste ont voté pour. Le groupe socialiste ne s’est même pas abstenu, il a voté contre. On invoque la raison d’Etat, la nécessité de ne pas discréditer les conseils de guerre qui avaient convoqué les pelotons d’exécution. C’est inadmissible.
« Le gouvernement s’est bien engagé à ce qu’une place soit accordée à l’histoire des fusillés au musée de l’Armée aux Invalides ; et que les dossiers des conseils de guerre soient rendus disponibles. Ce qui ne rend pas leur honneur à ces soldats.
« Cela me rappelle ces discussions infinies que nous avons eues en 1999, avant que l’Assemblée nationale et le Sénat ne finissent par voter la substitution de l’expression « Guerre d’Algérie et combats en Tunisie et au Maroc » au terme d’ »opérations effectuées en Afrique du Nord ». Enfin, la vérité historique triomphait. »

- Et si vous aviez un seul regret ?

G.F. : - « C’est que mon père soit décédé avant que je sois sénateur. Quand nous étions enfants, il faisait double journée pour joindre les deux bouts. Il a été licencié de son entreprise de textiles, nous avons été expulsés de notre logement. Dans une famille d’ouvriers comme la mienne, et dans les années 50, mes perspectives d’avenir étaient minces si le directeur de mon école, à Décines, n’avait pas convoqué mon père pour lui dire que je pouvais faire quelque chose. C’est comme ça que j’ai passé le concours d’entrée au cours complémentaire, que je suis allé au lycée. Et puis, et puis… Personne dans ma famille ne pouvait imaginer que j’arriverais là. »

- Dimanche 28 septembre, c’était jour d’élections sénatoriales dans la moitié de la France. Dont le Rhône. Et malgré votre fatigue, vous vous êtes rendu à la préfecture du Rhône pour voter.

G.F. : - « Bien sûr. Il le fallait. Vous m’imaginez, moi, ne pas aller voter ? »

 

 

 

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