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Nous sommes sur une poudrière !

 

Gaza, Ukraine, Irak, Syrie, Libye, Centrafrique, Mali, Afghanistan : en ce mois d’août, la liste des conflits brûlants s’allonge irrémédiablement. Alors que nous commémorons les 100 ans de la Grande Guerre, ces poudrières peuvent-elles dégénérer en un conflit mondial ? Est-ce que les « petites torches », que dénonçait Jaurès, vont finir par créer l’incendie ?

En 9 mois, l’Ukraine a sombré dans la guerre. Les décisions prises tant à Moscou qu’à Washington ont précipité le monde dans une épreuve de force majeure. La neutralité de ce jeune État, qui a toujours été une sorte de pont entre la Russie et l’Europe, s’est brisée. L’Union européenne et les États-Unis ont poussé l’ancienne république soviétique à se détacher de la Russie, occultant leur interdépendance économique pour rejoindre leur marché avec l’accord d’association. « Une partie des dirigeants américains continuent de vouloir affaiblir définitivement la Russie (politique de reflux) et n’ont jamais abandonné la stratégie de Brzezinski (encerclement de la Russie). La dissolution du pacte de Varsovie leur a permis d’étendre leur domination vers l’Est », analyse le professeur à l’Inalco Jean Radvanyi. Dans l’est de l’Ukraine, l’opération militaire lancée par le gouvernement (non élu) en avril et poursuivie par le nouveau président, Porochenko, a déjà coûté la vie à plus de 1 100 civils. Pour le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, il s’agit d’une « agression russe contre l’Ukraine » qui « justifie la préparation de nouveaux plans de défense ». L’Alliance atlantique prend même le risque d’accélérer le conflit en proposant à l’Ukraine de devenir un « partenaire militaire privilégié »... Pour les autorités russes, continuer d’étendre et d’implanter les infrastructures otaniennes à ses frontières est une provocation. « La Russie en a fait sa ligne rouge. Cette fois, le pouvoir russe entend avoir des garanties réelles à la non-extension de l’OTAN et non verbales comme celles faites à Mikhaïl Gorbatchev », prévient le diplomate russe Andreï Gratchev. La fuite en avant de l’OTAN, des États-Unis et de l’Union européenne qui ont infligé de nouvelles sanctions à la Russie fait craindre une escalade économique et militaire. Quant à la généralisation du conflit, elle a déjà pris forme avec la présence de forces de sécurité américaines et de soldats russes. Pour le spécialiste des questions géostratégiques russes Jean Géronimo, « l’Ukraine apparaît comme une pièce maîtresse dans le cadre d’une guerre tiède que se livrent les États-Unis et la Russie. Cette dernière prend la forme actualisée et désidéologisée de la guerre froide en ce recentrant sur le contrôle d’États stratégiques. L’Ukraine se retrouve coincée entre l’axe euro-atlantiste UE-États-Unis – via l’OTAN – et l’axe eurasien sino-russe – via l’OCS (1) ».

Paul Quilès, de son côté, s’interroge : « La Russie doit-elle devenir notre ennemi ? » Pour l’ancien ministre de la Défense, « seul un dialogue politique de fond doit être envisagé, en posant les vrais problèmes que sont l’avenir de l’Ukraine et les relations entre les Occidentaux et la Russie ». Pour Bruno Tertrais, maître de recherche à la FRS (Fondation pour la recherche stratégique), si, en apparence, il existe de troublantes similitudes (nationalisme, course aux armements, litiges territoriaux), « le scénario d’une “guerre mondiale” au sens du XXe siècle semble exclu. (...) En revanche, l’hypothèse d’un conflit militaire majeur en Ukraine et surtout en Asie avec la montée en puissance de nombreux grands acteurs (Chine, Japon, Corée, Inde, Pakistan – NDLR) et avec les passions nationalistes est réelle » (2).

EN FINIR AVEC LE DROIT DE VETO ?

Le Moyen-Orient est également traversé par des conflits pour la domination régionale. La déflagration des États (Syrie, Libye, Irak, Liban) provient de la guerre entre les monarchies sunnites (Qatar et Arabie saoudite) et chiites (Iran) et leurs alliés respectifs (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) qui rappelle le « Grand Jeu » du XIXe siècle des empires coloniaux en Asie. Dans son ouvrage, « les Guerres de l’empire global », le sociologue et chercheur en géopolitique Alain Joxe estime que « la crise économique favorise un risque de prolifération de conflits régionaux, voire de guerres civiles qui joueraient le même rôle qu’une guerre mondiale : une croissance des ventes d’armes, une culture du massacre ou d’un comportement fasciste ». Dans son dernier discours à Lyon, le 25 juillet 1914, Jean Jaurès affirmait : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ! »

Face à ces conflits sanglants qui explosent et s’éternisent se pose à nouveau la question du rôle de la « communauté internationale », de l’incapacité du Conseil de sécurité à faire taire les armes. « Le constat est amer. En dehors de quelques exhortations au maintien de la paix, il n’y a pas de réponses fermes pour contenir les belligérants », relève Guillaume Devin, professeur à Sciences-Po Paris (3). « Le Conseil de sécurité renouerait-il avec le blocage caractéristique de la guerre froide, avant de parvenir dans les années 1980-1990 à un certain consensus pour des opérations de maintien de la paix, malgré les conflits majeurs au Rwanda et en ex-Yougoslavie ? », s’interroge-t-il. Facteur essentiel : la nature des hostilités qui ébranlent nombre de sociétés. « Depuis une dizaine d’années, nous sommes en présence de conflits intraétatiques qui exigent que le Conseil de sécurité s’ingère dans les affaires intérieures des pays. On a pensé que cette ingérence pouvait prendre une forme institutionnalisée, mais on a débouché sur une résolution ambiguë, notamment en Libye. Les raids aériens étaient destinés à la protection des populations civiles, mais ils ont inquiété beaucoup de pays émergents qui ont considéré que le Conseil de sécurité allait trop loin », explique Guillaume Devin.

La raison sans doute du droit de veto, autre facteur de blocage. Actionné systématiquement par la Russie et la Chine pour empêcher toute intervention en Syrie, il a été utilisé à 39 reprises par les États-Unis depuis 1967 pour empêcher la condamnation d’Israël. Un soutien inconditionnel dont on constate aujourd’hui les terribles conséquences, à l’heure où l’État hébreu entreprend en toute impunité une vaste opération de destruction massive de Gaza au rythme de crimes de guerre. L’idée de se passer du droit de veto devant pareille situation aurait pourtant germée au temps de KofiAnnan, secrétaire général de l’ONU de janvier 1997 à décembre 2006. En septembre 2013, François Hollande avait même proposé un « code de bonne conduite » des cinq membres permanents du Conseil de sécurité afin qu’ils y renoncent lorsqu’ils ont à se prononcer sur des « crimes de masse ». L’initiative concernait alors la Syrie. Rattrapé par la tragédie palestinienne, le chef de l’État estime qu’Israël possède un statut à part, qui mérite seulement quelques appels « à la retenue ». Un tournant dans la diplomatie française à l’évidence en perte de vitesse.

DIPLOMATIE DE LA CANONNIÈRE

La « communauté internationale » serait-elle tout compte fait paralysée par des luttes d’influence dominées principalement par la politique étrangère des États-Unis ? Le monde est-il désormais condamné à vivre l’explosion de conflits régionaux meurtriers ? « Il faut sortir de la diplomatie de la canonnière qui est vouée à l’échec et adopter une autre posture, s’ouvrir aux problématiques des sociétés, reconnaître l’adversaire et accepter de dialoguer avec lui », propose Guillaume Devin. Il faut « faire preuve de fermeté envers Israël et dialoguer avec les éléments modérés du Hamas ou prendre en compte les craintes des Ukrainiens de l’Est ». Autrement dit, une logique d’un autre ordre international. Celui qui ne laisserait plus la possibilité à des apprentis sorciers de la même espèce que Bush, Sarkozy, Blair et autre BHL, d’ouvrir la voie à l’expansion de la barbarie.

GAZA : VILLEPIN CONDAMNE LE SILENCE DU GOUVERNEMENT

Dans une tribune, publiée dans « le Figaro », l’ancien ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin écrit qu’il « n’y a pas, en droit international, de droit à la sécurité qui implique en retour un droit à l’occupation et encore moins un droit au massacre ». Il y dénonce également le silence de la France, « son alignement » et son soutien « au recours à la force ». « Comment comprendre aujourd’hui que la France appelle à la “retenue” quand on tue des enfants en connaissance de cause ? » Une stratégie qui condamne « Israël à devenir un État ségrégationniste, militariste et autoritaire ». À l’instar du Parti communiste français, l’ancien ministre suggère « des sanctions contre Israël » et d’imposer une force d’« interposition » par « la mise sous mandat de l’ONU de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ».

VÉDRINE PROPOSE UNE NEUTRALITÉ DE L’UKRAINE

« Depuis vingt ans, la politique vis-à-vis de la Russie n’a pas été intelligente mais méprisante et provocatrice. L’Europe et les États-Unis ont considéré que Moscou ne comptait plus et ont élargi l’OTAN sans se préoccuper du ressenti russe. Poutine, c’est un peu le retour de bâton. L’Europe aurait dû faire de la Russie un partenaire », analysait Hubert Védrine sur France Inter. L’ancien ministre des Affaires étrangères met en lien l’attitude de fermeté du président des États-Unis dans ce dossier et les élections de mi-mandat. « Obama cherche surtout à renforcer sa position aux États-Unis, notamment au Congrès, pour y défendre un éventuel accord avec l’Iran. » Pour sortir de l’impasse, Védrine propose « de revenir à une neutralité de l’Ukraine entre Occident et Russie », « rechercher un dialogue avec la Russie » et « garantir des droits pour les minorités russophones ».

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