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Jaurès au chevet de la paix à Lyon

CENTENAIRE : Le 25 juillet 1914, le fondateur de l’Humanité prononçait son dernier discours, un plaidoyer pour exhorter les peuples à empêcher la guerre. Patrick Le Hyaric a rappelé "la hauteur de vue remarquable" de Jaurès dont le dernier combat est en parfaite résonance avec l'actualité contemporaine.

«Chaque peuple paraît à travers l’Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie qui vient (...) Eh bien, citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront. » Le week-end dernier, les mots de Jean Jaurès, prononcés le 25 juillet 1914 à l’aube de la Première Guerre mondiale dans le quartier ouvrier de Vaise à Lyon, n’ont rien perdu de leur force et de leur actualité devant le 51, rue de Bourgogne. À l’intérieur de l’ancien débit de boisson, fréquenté à l’époque par les journaliers de la gare d’eau, les manoeuvres des ateliers et les travailleurs des usines attenantes, le puissant tribun prononçait, il y a exactement un siècle, un de ses derniers discours dans une salle bondée, désormais murée pour accueillir des habitations privées. Sa venue, précipitée par le décès de Joannès Marietton, avocat et député socialiste de la 6e circonscription lyonnaise, qui déclencha la tenue d’une élection partielle, fut le prétexte à un fabuleux et grave réquisitoire contre la guerre. Le conflit larvé entre l’Autriche et la Serbie, la « sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande », et la « duplicité » russe constituant à ses yeux les principales menaces de chaos qui couvaient en Europe. Sous la plaque commémorative inaugurée en 1991 par Roland Leroy, alors directeur du journal l’Humanité, qui orne l’entrée de la bâtisse décrépite, une centaine de personnes – militants communistes, associatifs (Mouvement de la paix, Collectif 69 pour la Palestine, Amis de l’Humanité, Amis de la Commune de Paris) et élus – sont venues célébrer la mémoire du député pacifiste.

Des paroles qui font écho aux enjeux géopolitiques brûlants

« Cinq jours avant son assassinat, Jaurès vient à Lyon aider Marius Moutet, qui sollicite les électeurs de Vaise pour un mandat de député. Il vient donc le soutenir, mais, dans son désarroi, notre tribun oublie cette tâche pour crier le mélange de tristesse, d’angoisse et d’espérance qui l’étreint à la veille de la guerre : cette guerre qui se profile et qui, il le sait, va écraser toute une jeunesse et avec elle une partie de l’espérance des peuples. Dans un souci pédagogique, Jean Jaurèsexpose à son auditoire plusieurs causes du conflit qui s’annonce. Ce texte à contrecourant deviendra une référence », introduit Raymond Combaz, responsable communiste départemental, devant une assemblée alerte, qui agite par intermittence des drapeaux multicolores symboles de paix. Dans le public, les paroles de Jaurès, personnalité tout à la fois intranquille et optimiste, font écho aux enjeux géopolitiques brûlants. Aline Guitard, professeur d’histoire et secrétaire de la section PCF de Lyon, s’en émeut : « Jaurès aurait pu écrire ce discours la semaine dernière. Entre Gaza, l’Ukraine, l’Iran, la Syrie... cette réflexion qui vise à désamorcer les situations de conflit est plus que jamais à l’ordre du jour. Pour nous, ça a du sens de parler de quelqu’un dont on parle peu quand on en parle pas mal » témoigne l’enseignante, pointant les récupérations incessantes et grossières dont le héraut socialiste fait l’objet.

Pour Roland Jacquet, conseiller municipal de Lyon, « le contexte en Palestine montre, à l’instar de ce que préconisait Jaurès, la nécessité de prendre en compte les intérêts des peuples et non les intérêts étroits de certains États ». De son côté, Hubert Julien-Laferrière, maire du 9e arrondissement, loue « la rigueur morale et intellectuelle d’un socialiste unitaire, républicain courageux et droit, qui était tout sauf un pacifiste béat ».

À la tribune, Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité, rappelle la hardiesse politique et la lucidité de Jaurès : « La situation en France est alors particulièrement tendue. Jaurès est la cible privilégiée d’une presse et d’une caste politique tout acquises à la guerre, aux instincts revanchards et cocardiers. Les menaces de mort, de Péguy à Daudet, pleuvent sur sa personne pour l’unique raison qu’il se refuse à suivre la propagande nationaliste et recherche le moyen d’éviter le déclenchement du conflit. » Tout en saluant « une hauteur de vue remarquable », le député européen a mis en garde contre les logiques de guerre qui guettent plusieurs continents : « Aux portes de l’Europe, en Ukraine, où s’arontent de grandes puissances impérialistes pour le contrôle des ressources gazières et pétrolières ; en Palestine, où un peuple entier estprivé du plus élémentaire de ses droits à disposer de ses terres et de son État, au mépris du droit international », ou encore « dans ce Moyen-Orient ravagé par des guerres confessionnelles où le jeu trouble de la puissance nord-américaine continue de semer la désolation ». ( Le discours intégral de Patrick Le Hyaric est disponible en pièce jointe)

« Jaurès est la cible privilégiée d’une presse et d’une caste politique tout acquises à la guerre. »

Alors que l’auditoire s’achemine à présent vers la fête estivale annuelle des communistes locaux, Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique, invoque le bon sens : « Tous les moments pour célébrer les messages de paix sont utiles et bons à prendre. Ce que dénonçait Jaurès en son temps – les conditions de production de la guerre encouragées par le capitalisme – est inchangé. » Aussi, prévient l’enseignant, « il ne faut pas éluder la dimension politique et économique du conflit israélo-palestinien, sinon nous sommes coincés par les fanatismes religieux de tous bords ».

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