Fédération du Rhône

Fédération du Rhône
Accueil
 
 
 
 

Un compte rendu de Georges Ubbiali

 

Cet ouvrage rassemble quatorze contributions d’historiens, sociologues et politistes, dans le prolongement à la fois de journées d’études tenues en 2009 (les contributions sont accessibles sur le site du Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’Université Paris I) et du séminaire en cours « Territoire et militants communistes : approches plurielles et comparées », tenu dans la même université. Contrairement au pronostic très enthousiaste des éditeurs de cet ouvrage qui envisagent le Parti communiste français comme un objet d’études toujours florissant, on peut se demander si ce recueil ne représente pas plutôt un chant du cygne des études sur un parti en voie de disparition quand on constate que la plupart des contributions s’arrêtent au début des années 1980. Néanmoins, cette interrogation n’invalide pas le fait que nombre d’entre-elles sont fort riches et intéressantes. L’ambition des concepteurs du livre est de présenter une série de travaux monographiques, en insistant sur la dimension localisée de l’ancrage du communisme sur le territoire national. Il s’agit donc d’appréhender et d’éclairer « le PCF par le bas » (p. 21). Ce programme se déploie au long de trois parties distinctes. La première porte sur les communistes et le pouvoir local et rassemble quatre contributions. Emmanuel Bellanger, auteur d’une thèse sur le sujet, présente une belle synthèse sur la longue durée, tendant à montrer que cet enracinement municipal s’est accompagné d’un fort conformisme gestionnaire des “villes rouges”, participant à la fois à une autonomisation d’une élite ouvrière au sein des municipalités et d’une intégration croissante dans le dispositif politique français : « Bien avant ses expériences gouvernementales, à la Libération (1944-1947) et durant les premiers septennats de François Mitterrand (1981-1984) et de Jacques Chirac (1997-2002), les élus locaux communistes ont montré la voie du compromis et du réformisme graduel appliqué à la gestion locale qui a certainement amorti l’effritement du Parti communiste au point de s’interroger si, aujourd’hui, ce dernier ne s’est pas « municipalisé » en se repliant sur ses derniers bastions » (p. 52). Interrogation qui parcourt l’ensemble des contributions et qui est d’ailleurs reprise, sous une forme affirmative dans la contribution conclusive de Julian Mischi, constatant que les années 1980-90 ne sont pas seulement des décennies de décrue, mais aussi d’une réorganisation profonde des modes d’engagement dans le PCF, avec un rôle croissant des élus. Son chapitre s’intitule d’ailleurs « Vers un parti d’élus », participant donc à une professionnalisation croissante de l’engagement communiste : « Les cadres de la fonction publique territoriale forment désormais un groupe central au sein du PCF » (p. 285). La seconde contribution, de Remi Lefebvre, porte sur Roubaix et la SFIO qui précède ce mouvement de notabilisation des élus, soumis à la critique de la minorité communiste, qui ne parviendra jamais à ébrécher la politique clientéliste menée par les élus socialistes durant l’entre-deux-guerres. Néanmoins, en raison de leur rappel à l’ordre incessant, les élus et militants communistes roubaisiens représenteront une sorte de surmoi militant pour des élus socialistes. Les contribution de Paul Boulland (sur la banlieue parisienne de la Libération à 1965) et de Thibault Tellier (sur le mouvement de décentralisation mis en place par les différents gouvernements entre 1971 et 1983) confirment ce diagnostic d’une autonomisation des élus communistes par rapport à l’appareil central du PCF. La seconde partie, « Réseaux militants et enjeux urbains » apparaît beaucoup plus éclectique que son titre ne le laisse à penser de prime abord. Deux contributions (celle de Benoît Trepier et celle de Françoise de Barros) portent sur la situation coloniale. Tandis que Benoît Trepied analyse le cas de la Nouvelle Calédonie dans l’entre-deux-guerres, pour constater que le PC calédonien n’évoque pas la question de l’indépendance, à l’instar d’un PCF favorable à l’Union française, Françoise de Barros s’essaie à saisir les spécificités de l’action communiste dans des espaces politiques au moment de la guerre d’Algérie. Elle est amenée à conclure que les élus communistes de Nanterre ont tenté de faire « (des Algériens politiquement organisés) des alliés politiques dès les années 1940, ce qui les amène ensuite, lorsque la violence physique de la guerre d’indépendance s’étend à la population « métropolitaine » au travers des appelés du contingent, à leur dénier un statut non seulement d’acteur politique mais également de cause et de victimes légitimes » (p. 149). Emilie Biland s’intéresse pour sa part aux élus PCF comme employeurs et patrons (« Recruter et gérer les fonctionnaires « à gauche » : du municipalisme à la banalisation ? »), à partir d’une municipalité fictive, marquée par son tissu industriel. Sa conclusion est assez balancée, montrant que si les pratiques distinctives du PCF n’ont plus cours, c’est d’une part parce que la gestion communiste s’est banalisée, mais aussi en raison de marges de manœuvre toujours plus étroites laissées aux élus par l’Union européenne. Sébastien Jolis analyse l’impossible autonomisation de la Confédération nationale des locataires de l’orbite PCF, oubliant de prendre en compte dans son approche les interactions avec les mairies socialistes, et surtout les liens avec les autres associations de locataires. Pour conclure cette seconde partie, Violaine Girard se penches sur « Les programmes urbains d’une mairie communiste de la banlieue lyonnaise (années 1970-2000) : promouvoir l’accession ouvrière ou revaloriser la ville ? », pour dresser le constat d’une action de la mairie centrée sur la stabilisation des ouvriers qualifiés par l’accession à la propriété pavillonnaire. La municipalité de Pierre-Bénite espère ainsi maintenir son audience électorale en la recentrant sur les catégories supérieures des milieux populaires. Dans une troisième partie, c’est la thématique des démobilisations et recompositions communistes qui est abordée. En plus du texte conclusif de Julian Mischi évoqué plus haut, cette section compte trois autres contributions. Jean-Luc Deshayes offre un aperçu du processus de désindustrialisation dans le bassin sidérurgique de Longwy. Si ce délitement des institutions du salariat est bien évoqué, le lecteur reste en revanche légèrement déçu sur l’analyse de réaction du PCF et des associations ou des mairies qu’il influence. Ce qui aurait dû constituer le cœur de cette communication reste un peu vague et suspendu. David Gouard propose un chapitre clair, bien informé et charpenté sur « Les recompositions contemporaines de l’affiliation au communisme en banlieue parisienne », à partir du cas d’Ivry, mairie communiste depuis 1925. Son analyse recoupe celle de Violaine Girard, exposée plus haut. A savoir que le développement d’un sentiment d’identité « ivryenne », fortement exprimé au cours de l’enquête de terrain, renvoie en fait à un ancrage à partir des couches moyennes, voire supérieures de la population. Ce qui survit, c’est la reproduction d’une identité communiste provenant de l’ancienne aristocratie ouvrière, directement bénéficiaire de la politique développée par la mairie. L’auteur rappelle ainsi que la mairie est à la fois le premier logeur et premier employeur de la ville. C’est donc par le maintien et l’entretien de ses réseaux municipaux que le PCF continue d’assurer sa dynamique d’implantation. Enfin, Nicolas Bué et Fabien Desage abordent pour leur part la manière dont le PCF, pourtant officiellement hostile, se rallie à l’intercommunalité. Leur contribution, sur un aspect peu connu de la politique du PCF, représente un éclairage tout à fait stimulant et inédit. En effet, c’est un véritable « cercle vicieux » qui se met en place à ce niveau là, car plus ils se rallient en pratique au développement de l’intercommunalité, plus leur gestion se banalise et moins ils parviennent à politiser ces enjeux et à développer une gestion alternative. De ce point de vue « ce ralliement à l’intercommunalité alimente en même temps qu’il accompagne la crise idéologique, organisationnelle et identitaire que connaît l’institution communiste » (p. 246). Si ce diagnostic est exact, il y a de fortes probabilités que les « citadelles municipales communistes » ne résistent guère aux transformations du système politique français. En tous les cas, les prochaines élections municipales de 2014 constitueront une épreuve grandeur nature de cette capacité du Parti communiste français à préserver son ancrage local. Tout dans les analyses de ce livre laisse entrevoir un combat particulièrement délicat pour ces territoires communistes, qui recèlent quelques potentialités, mais surtout d’immenses fragilités.

 

Emmanuel Bellanger, Julian Mischi (dir.), Les territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris, Armand Colin, collection « Recherches », 2013, 302 pages, 27, 50 €

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.