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Paris se prépare à une guerre longue en Centrafrique

 

Alors que les violences continuent et que l’enlisement guette, l’Élysée veut préparer l’opinion publique à une intervention de long terme, à l’issue incertaine. À l’argument humanitaire succède désormais celui de la « lutte contre le terrorisme ». Selon un sondage, 59% des Français sont défavorables à l'opération Sangaris.

À Bangui, c’est le crépitement des armes qui a ponctué le passage d’une année à l’autre. Dans la capitale centrafricaine et plus encore dans le reste du pays, où les populations sont livrées à leur sort et aux exactions des milices, le cycle des violences est loin d’être enrayé. Un mois après le déclenchement de l’opération « Sangaris » par Paris, avec le déploiement de 1 600 soldats français, Bangui est toujours le théâtre d’affrontements entre les ex-rebelles de la Séléka, qui ont renversé le régime de François Bozizé en mars 2013, et milices « anti-balaka », accusées elles aussi d’exactions. Les échanges de tirs meurtriers provoquent, dans la population, des mouvements de panique, poussant des centaines de personnes, terrorisées, à se réfugier aux abords de l’aéroport, où sont déjà massés 100 000 déplacés dans des conditions inhumaines.

Accusé d’alimenter les violences en armant les anti-balaka, le président déchu, François Bozizé, a décliné hier, sur l’antenne de RFI, toute responsabilité. « C’est la Séléka qui a amené le désordre dans le pays, la misère et la mort. Le phénomène anti-balaka vient de se manifester à la suite des exactions de la Séléka à l’intérieur du pays. (…) De ma position, je n’ai pas formé une rébellion », a-t-il affirmé. Sur place, l’objectif de désarmement des milices que s’est assigné la France s’avère bien plus difficile à remplir que prévu et le délai de six mois avancé au début de l’intervention militaire est aujourd’hui jugé intenable. « Les opérations de désarmement sont toujours complexes. Nous avons affaire, ici, non pas à une armée, mais à des milices, à des groupes aux contours flous », expose la chercheuse Marielle Debos, spécialiste des conflits armés dans la région (1). Alors que l’enlisement guette, l’Élysée et le gouvernement veulent préparer l’opinion publique à une intervention longue, à l’issue incertaine. À l’argument humanitaire succède désormais celui de la « lutte contre le terrorisme ». « Assurer la sécurité en Afrique, c’est la sécurité de la France, faisait valoir hier, depuis Bangui, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Quand il y a un vide sécuritaire, c’est le creuset de tous les trafics et la porte ouverte à tous les terrorismes. » L’inconvénient d’une telle rhétorique, c’est qu’elle évacue tous les facteurs qui se sont combinés pour précipiter cette ex-colonie française dans le chaos. « La polarisation religieuse a masqué les enjeux de ce conflit. Pour dégager une issue politique, il faudra prendre au sérieux tous les acteurs, revenir à la dimension politique, économique, sociale, remarque Marielle Debos Avant l’entrée en scène de la Séléka, il y avait déjà un haut niveau de violence et d’insécurité. Le pays était déjà le théâtre d’une crise humanitaire. Depuis dix ans, des Centrafricains sont réfugiés dans des camps au Tchad. Hors de Bangui, il n’y avait ni services publics ni présence de l’État. La région de la Vakaga, berceau de la Séléka, dans le nord-est, a été historiquement marginalisée. Sans réponses de long terme, le pays ne pourra pas sortir de ce cycle de crises. »

La Centrafrique a durement subi, ces dernières années, les ingérences extérieures et les répliques des conflits dans les pays voisins. Elle risque aujourd’hui de devenir l’épicentre d’une déstabilisation régionale. Dépassé par l’afflux de milliers de réfugiés et par les fréquentes incursions d’éléments armés, le Cameroun a annoncé le renforcement de son dispositif militaire frontalier.

L'intervention militaire française en Centrafrique perd rapidement le soutien de l'opinion, avec 41% de Français favorables, soit 10% de moins qu'il y a un mois au début de l'opération Sangaris, selon un sondage de Sud Ouest Dimanche. Selon le sondage Ifop, 9% des personnes interrogées se disent "tout à fait" favorables et 32% "plutôt favorables", à l'intervention de la France en Centrafrique contre 59% se disant pas favorables (répartis en 33% de "plutôt pas" favorables, et 26% de "pas du tout"). L'institut Ifop, citant des sondages précédents sur le même sujet, note que le soutien à l'opération Sangaris était déjà "à peine majoritaire" (51%) au tout début de l'intervention (lancée le 5 décembre), et déjà affaibli après la première semaine, atteignant 44%. L'"érosion du soutien de l'opinion publique amorcée il y a trois semaines se confirme", et le faible soutien de 41% a été atteint en un mois, "bien rapidement comparativement aux opérations militaires récentes", remarque l'Ifop.

(1) Le Métier des armes au Tchad, 
de Marielle Debos. 
Éditions Karthala, 2013.

  • Repères

1960. L’indépendance de la République centrafricaine est proclamée mais Paris maintient la présence de 1 400 militaires du fait de la position stratégique du pays. Des accords de défense, portant essentiellement sur l’assistance technique militaire, sont par ailleurs signés dans la foulée de l’autodétermination.

1997. Sous la houlette de Lionel Jospin, Paris formule la doctrine « ni ingérence ni indifférence ». Malgré la fermeture des bases, 2 400 soldats français patrouillent dans Bangui lors des mutineries de 1997.

2002. Une force multinationale africaine, la Fomuc, est mise sur pied, dans le cadre du programme français de coopération Recamp.

 

 

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