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La victoire de Jaurès, de Charles Silvestre : un vigoureux plaidoyer

 

Jaurès, victorieux ? Voilà une belle suggestion, qui ne manque pas de hardiesse. Après les désastres consécutifs du XXe siècle, pouvons-nous encore songer à une quelconque victoire posthume du tribun socialiste ? N’est-ce pas là même une petite provocation, à l’heure où les commémorations de 2014 vont rappeler sa plus grande défaite, celle du déclenchement de la guerre ? Il fallait l’expérience du journalisme politique, tout comme la profonde connaissance de l’histoire de Charles Silvestre pour revenir sur cette hypothétique victoire. Pari assurément réussi, qui part de la biographie personnelle de l’auteur, rendant le propos d’autant plus entraînant et attachant. Alors que bien d’autres livres consacrés à Jaurès répètent nombre d’aspects déjà bien connus, l’auteur met en scène des combats ultérieurs (la Résistance, la lutte contre la guerre d’Algérie, celles des Fralib, etc.) en miroir avec les propos et les espérances de Jaurès.

Derrière ces analyses et ces allers-retours à travers plusieurs décennies, c’est certes un vigoureux plaidoyer pour Jaurès qui se dessine, mais également le constat que, malgré tout, bien des choses espérées par le grand socialiste ont pu connaître un début d’épanouissement. « Jaurès inaugure ce que le XXe siècle a opposé de meilleur face au pire. » Élégante formule, qui nous renvoie aux acquis présents : extension des services publics, droits nouveaux pour les salariés, bataille pour les retraites, lutte contre le colonialisme… Sans négliger les impasses et les tragédies qu’ont pu connaître les mouvements ouvriers, socialistes et communistes, Silvestre analyse aussi ce qui a pu éclore, dans le sillage jaurésien, grâce à ces mouvements et aux forces sociales qui l’ont soutenu. Nul optimisme béat, mais hommage circonstancié à un des hommes qui, avec d’autres, au début du siècle dernier, revendiquèrent haut et fort la perspective du socialisme, à un moment où les droits élémentaires du peuple ouvrier émergeaient à peine.

Le propos est harmonieusement illustré par Ernest Pignon-Ernest et Jacques Tardi. Jaurès y est très présent bien sûr, mais aussi ses contemporains comme Rosa Luxemburg, Gramsci… À ce propos, il faut souligner un échange inédit et stimulant entre l’auteur et le philosophe André Tosel, qui évoque, en les comparant, les deux figures de Gramsci et Jaurès. Tous deux ont « la même puissance d’intervention tous azimuts » ; leurs combats communs et leurs appréciations différenciées des situations historiques y sont confrontés, faisant réfléchir à d’autres regards croisés, d’ailleurs suggérés au fil des pages… De Clemenceau à Rosa Luxemburg, ce sont de nombreux échanges et controverses qui ont émaillé la vie du fondateur d’un Parti socialiste qui, en ce temps-là, était résolument hostile à la guerre et fervent pacifiste.

 

La victoire de Jaurès, de Charles Silvestre, illustrations d’Ernest Pignon-Ernest et collaboration de Jacques Tardi, préface de Marc Ferro et postface de Patrick Le Hyaric. Éditions Privat, 207 pages, 13,50 euros.

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