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Patrice Chéreau. Un prince avec un appétit d’ogre

Comédien et metteur en scène de théâtre, d’opéra et de cinéma, excellant dans tous ces domaines, il a vécu sa vie avec génie au rythme de l’incendie, en travailleur de force et athlète des affects doté de la grâce, qu’en sa qualité de directeur d’acteurs hors pair il sut insuffler aux autres sans relâche.

Patrice Chéreau s’est éteint lundi à Paris, à l’âge de soixante-huit ans. Cancer du poumon avec complications. On le savait souffrant. Son énergie légendaire faisait qu’on ne pouvait s’attendre à une disparition si soudaine. L’été dernier à Aix-en-Provence, n’avait-il pas encore une fois jeté toutes ses forces dans sa réalisation déchirante d’Elektra de Richard Strauss ? Ces derniers jours encore, ne mettait-il pas en chantier la création de Comme il vous plaira, de Shakespeare ? On ne voulait pas qu’il meure. On a un besoin criant de génie. Il en avait. Cela dit en pesant le mot, si galvaudé. Oui, Patrice Chéreau a eu du génie. Il a jeté sur la scène le grand frisson romantique dont le XIXe siècle avait caressé l’espoir. Tout ce qu’il a suscité relève d’un élan vital irrésistible. Au théâtre, à l’opéra, au cinéma enfin, n’a-t-il pas su inciter des centaines de corps humains à un emballement proprement dionysiaque, inventant ainsi un monde qui n’est qu’à lui, de beauté sombre et de désir ardent, sublimement figuré en éternel combat ?

Patrice Chéreau naît le 2 novembre 1944 dans la petite localité de Lézigné, sise dans l’Anjou. Son père est peintre, sa mère pratique le dessin. Grâce à eux, il s’éveille tôt aux choses de l’art. À Louis-le-Grand, au sein du groupe théâtral du lycée où s’emploie aussi Jean-Pierre Vincent, il affirme d’emblée des dons d’acteur et de meneur d’hommes hors pair. À vingt ans, il signe son premier coup d’éclat en exhumant, du Théâtre en liberté, de Victor Hugo, l’espèce de mélodrame échevelé qu’est l’Intervention. Aussitôt remarqué, il propose, dans la foulée, Fuenteovejuna (1619), grand classique espagnol de Lope de Vega, histoire d’une violente révolte paysanne contre le tyran local. À vingt-deux ans à peine, il est nommé à la tête du Théâtre de Sartrouville. Il s’y distingue avec des productions prodigieusement rythmées : l’Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche, traitée en délirant cauchemar ; les Soldats, de Lenz, tout en brutalité et raffinement, et deux pièces chinoises de Kuan Han-ching, la Neige au milieu de l’été et le Voleur de femmes. Son règne à Sartrouville, coupé net en 1969 pour cause de faillite financière, ne laisse pas d’être mémorable. Ses dettes, il les paiera rubis sur l’ongle au fil des années.

 

Entre-temps, il y a eu la fracture de mai 1968 et ses séquelles. Les états généraux du théâtre à Villeurbanne le voient, au côté de Roger Planchon entre autres, réclamer « tout le pouvoir aux créateurs ». Il ne chôme pas. Première incursion dans la sphère de l’opéra en 1969, avec l’Italienne à Alger, de Rossini. De l’opéra, dont il dira plus tard qu’il n’est que de « la jouissance sur un cadavre », il est sans conteste l’artisan majeur d’une éblouissante rénovation. N’est-ce pas grâce à lui, certes dans le sillage de Giorgio Strehler, que les chanteurs ne sont plus ces grands mammifères mélodieux plantés sur scène, mais des êtres mobiles et souples en qui, enfin, résonnent plastiquement les passions ? Ici, sans doute, s’impose une digression sur l’action de Chéreau dans le domaine de l’art lyrique, quitte à reprendre ensuite le fil de la biographie. Il acquiert sa renommée universelle avec le Ring (1976), de Wagner, à Bayreuth, ce temple de celui que Robert Musil désignait comme « le Cagliostro de la modernité ». Boulez au pupitre. C’est lui qui a imposé Chéreau, lequel apprend l’allemand en trois mois, sur le tas, jusqu’à pouvoir engueuler l’armée des machinistes dans leur langue. Je me souviens de l’avant-première à Bayreuth. Avec Colette Godard (pour le Monde), nous avions eu la chance, l’honneur, le bonheur d’être conviés à l’avant-première de cette Tétralogie, qui devait bouleverser durablement la dramaturgie routinière de l’œuvre monstre. Dans la scénographie grandiose de Richard Peduzzi, alter ego de Chéreau dans ses visions inédites, les filles du Rhin juchées sur de hauts rochers semblaient des sirènes artistement dépenaillées, tandis que les dieux germaniques avaient l’allure de maîtres de forge du XIXe siècle et que les nains trimaient en vrais prolétaires.
Chéreau entait la fable mythique sur la réalité sociopolitique du temps où elle avait été conçue. Distribution vocale idéale. Le dessus du panier. Tous se mouvant à l’aise, le chant devenu une fonction logique dans une gestuelle portée au comble d’un « naturel » admirablement feint. Un soir, son Siegfried s’étant cassé une patte, Chéreau, en perruque blonde, était sur scène, ouvrant la bouche tandis que l’autre chantait en coulisse, la jambe dans le plâtre. Anecdote parlante. À la fin de l’avant-première, il y eut un long silence, quelques cris de désapprobation puis ce fut un triomphe ; et l’on put voir des messieurs en smoking à la nuque mauve et des rombières emperlousées applaudir une heure durant, conquis malgré eux par un accent d’irréfutable vérité… Auparavant, en 1974, il y avait eu, à l’Opéra Garnier, de mémorables Contes d’Hoffmann, d’Offenbach. Chéreau dormait alors en face, au Café de la Paix, pour pouvoir mieux bondir dès l’aube sur le plateau. Plus tard (en 1979), ce fut Lulu, d’Alban Berg, avec l’éblouissante Teresa Stratas. J’en passe, non sans me faire un devoir de signaler Lucio Silla, opera seria de Mozart, si rarement donné, qu’il porta au comble de l’intensité, ou encore, de nouveau avec Boulez, De la maison des morts, l’ultime opéra de Leos Janacek, d’après Dostoïevski, dont il fit une antichambre de l’enfer vécu au bagne par des hommes entre eux, ainsi que Tristan et Isolde, la même année (2007)…

Je reprends le fil du théâtre proprement dit. En 1970, Chéreau monte Töller, de Tankred Dorst, pièce qui évoque le destin malheureux du poète lancé dans une révolution improbable. Chéreau tient le rôle comme, la même année, celui du Richard II, de Shakespeare, qu’il campe en souverain futile tout entier soumis à ses plaisirs. Lors d’une brève incursion au Piccolo Teatro de Milan, il met en scène Splendeur et mort de Joaquin Murieta, de Pablo Neruda, autre réflexion en actes sur la révolution vaincue. En 1970 donc, Planchon et Robert Gilbert l’appellent à diriger avec eux le TNP-Villeurbanne. Il s’attaque alors à Massacre à Paris, de Marlowe, qu’il installe sur une nappe d’eau où flottent les morts. Cette peinture de guerre civile hallucinée prend figure de répétition pour les scènes les plus fortes d’atrocités qu’il filmera dans la Reine Margot (autre volet de son activité, le cinéma, ici traité par ailleurs).

En 1973, c’est la Dispute, de Marivaux. Il en fait un modèle d’hominisation sauvage, où des adolescents des deux sexes apprennent l’amour sous le regard de nobles éclairés a giorno. Foudroyante révélation. Marivaux sans l’élocution mondaine caquetante. Il nous l’avait bien dit : « Marivaux tient la porte, Sade fait son entrée. » Il y eut aussi Quartett, d’Heiner Müller, au 
cynisme impavide, assumé par Michèle Marquais et Roland Bertin. Pardon, je m’effraie devant la levée d’images surgies de la mémoire. Il y avait eu Lear, d’Edward Bond, avec Gérard Desarthe en spectre bondissant, le même dans Hamlet, avec un décor de bois mobile (Peduzzi toujours) et un cheval ! Et Loin d’Hagondange, de Jean-Paul Wenzel, avec François Simon et Tatiana Moukhine, et, surtout, Peer Gynt, d’Ibsen, avec dans une barque la mort de la Mère (Casarès) devant son fils ramant (Desarthe)…

Nommé à la tête du Théâtre des Amandiers de Nanterre en 1982, Chéreau y déploie son dynamisme contagieux, forme des élèves appelés à un bel avenir et révèle au grand jour, en Bernard-Marie Koltès, un auteur magnifique, avec Combat de nègre et de chiens, Quai Ouest, Dans la solitude des chants de coton (ultérieurement repris à Ivry en 1995, par Chéreau lui-même dans la peau du dealer, inquiétant, l’œil torve, la démarche oblique) et, ailleurs le Retour au désert (1988). Je m’essouffle, j’en oublie.

Patrice Chéreau était un prince avec un appétit d’ogre, un athlète des affects, une force qui va, un être infiniment singulier qui a précipité son existence dans l’art pour éteindre une soif d’amour inextinguible.

 

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