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Dans le champs artistique, l'imprévisibilité est souhaitable

 

Dans le champs artistique,
l'imprévisibilité est souhaitable.

Par Pierre Laurent, sénateur, secrétaire national du parti communiste français et
Alain Hayot, conseiller régional, délégué national à la culture du parti communiste français.

 

L’inauguration à Marseille de la capitale européenne de la culture et la présentation des vœux au monde de la culture par le premier ministre au nom du président de la République a été l’occasion de proclamer le caractère décisif de l’enjeu culturel dans la lutte contre la crise, pour la croissance et l’emploi. S’appuyant sur lalabélisation de Marseille par l’Europe et sur l’expérience du Louvre Lens, il fixe à la culture l'objectif rien moins que de remplacer l’industrie comme levier de l’économie de nos territoires.

Alors que se multiplient les annonces gouvernementales à rebours d’une politique sociale, solidaire et efficace contre la crise, que l’austérité s’impose aux peuples d’Europe et que le capital bénéficie de toutes les attentions, le cas de la politique culturelle mérite en effet qu’on s’y arrête. Outre que nous ne pouvons approuver cette vision utilitariste et mercantile de la culture, nous constatons qu’il y a peu, elle est apparu périphérique, voire secondaire, quand il s’est agi d’élaborer le budget de la nation. Pour la première fois de son histoire, celui du ministère de la Culture et de la communication est en baisse significative et le premier ministre a confirmé à Marseille qu’il fallait que la culture prenne sa part de la politique d’austérité. Dans le même temps, le gouvernement proclame que la jeunesse et l’éducation sont ses priorités mais en exclut la culture, réduisant ainsi l’école à n’être que le vecteur de « l’employabilité » des jeunes dans un marché du travail de plus en plus flexibilisé et précarisé.

L’affirmation par J.-M. Ayrault qu’il continuera de soutenir la création et le spectacle vivant laisse donc perplexe quand on voit à quel point est malmené ce secteur, chaque jour un peu plus précarisé et corrompu par la société du spectacle. Pourtant ce qui se joue ici est symbolique, au sens littéral du terme, donc essentiel à l’émancipation humaine, au progrès social et donc à la gauche.

De même de grands chantiers, parfois contestés, sont abandonnés sans qu’une alternative se dégage. Ainsi, on ne peut que saluer l’arrêt du projet de Musée de l’Histoire de France, tout en regrettant que ne soit remis en débat l’avenir du site des anciennes Archives nationales. Ce qui est grave, c’est que le ton est donné pour les grands établissements comme pour les petites structures et compagnies, l’austérité doit entrer dans les consciences et la gestion de la pénurie comme la recherche de financements privés deviennent une règle de gouvernance. Il s’agit bien plus que de critiquer le travail d’un ministère sous tutelle de Bercy. Il s’agit de la politique culturelle de notre pays.

De plus en plus de collectivités territoriales, asphyxiées par l'État et dont il faut rappeler qu’elles assument plus de la moitié de la dépense publique en faveur de la culture, emboîtent le pas et opèrent des réductions sensibles dans ces lignes budgétaires sans obligations légales pour elles. Et voilà que le premier Ministre confirme à Marseille que l’effort promis sur l’éducation artistique sera assumé pour l’essentiel par ces mêmes collectivités.

Au nom de la rigueur budgétaire et de la chasse au saupoudrage, ce sont les petites structures qui sont les premières sacrifiées, alors qu’un authentique soutien à l’art et à son appropriation sociale passe, on le sait bien, par la diversification des expériences. Dans le champ artistique, l’imprévisibilité est souhaitable. C’est bien ce qu’une société du chiffre, de l’évaluation et du projet ne peut admettre. Notons que dans bien des cas, les économies programmées sont dérisoires, ce qui confère à l’entêtement des pouvoirs publics une dimension qui ne laisse pas de nous inquiéter, tant et si bien qu’on est en droit de se demander quel est le sens de l’actuelle politique culturelle.

Contrairement à ce que certains avaient hâtivement proclamé, le pouvoir sarkozyste avait une politique culturelle. Nous l’avions identifiée comme relevant de trois ordres : la marchandise, la morale (sur fond d’identité nationale) et le divertissement. Elle était conforme aux visées d’un capitalisme orwellien, qui doit aliéner l’imaginaire pour nous interdire de penser son dépassement. Le fait qu’un gouvernement de gauche fasse preuve de tant de désinvolture marque une étape supplémentaire dans la déconsidération de l’art et de la culture. Ce n’est pas seulement la politique du ministère concerné qui est mise en crise, c’est la culture politique qui achève sa mutation néolibérale par l’abandon, voire le saccage, de tout esprit de résistance au dogme de la marchandise. Et ce sont les conditions du débat démocratique qui sont menacées. Comme l’exprime si bien la philosophe Marie-José Mondzain : « Comment transformer un monde, comment même imaginer qu’il est transformable, quand le minerai inépuisable du possible est confisqué par les dispositifs d’une croyance collective en l’inéluctable ? »

Lors de son passage au Festival d’Avignon au moment des primaires de son parti, François Hollande avait promis une loi d’orientation et de programmation pour la culture, ancienne revendication syndicale reprise et développée par le Front de gauche. On avait entendu par la suite le candidat promettre de « sanctuariser » le budget du ministère de la Culture. Que s’est-il passé pour que même cette promesse pourtant bien insuffisante à nos yeux soit oubliée ? On peut compter sur notre détermination pour que ce débat démocratique ait lieu et qu’il dépasse largement le cadre du spectacle vivant et des arts plastiques, qu’il prenne en compte non seulement tout ce qui relève aujourd’hui du ministère de la Culture mais interroge en même temps la politique d’éducation nationale, les médias écrits, audiovisuels et numériques, la recherche scientifique et technique, l’éducation populaire. Car la problématique est transversale et c’est pourquoi, nous nous prononçons pour une grande refondation de la politique culturelle en France réaffirmant le rôle fondamental de l'État tout en imaginant une compétence partagée avec les collectivités, dans le cadre d’une nouvelle étape de la décentralisation leur garantissant autonomie et moyens.

La politique culturelle telle qu’on l’entend généralement, telle qu’elle est circonscrite par l’institution ministérielle, concerne les arts et lettres, la création artistique. Nous sommes porteurs d’une conception élargie, en rhizome, de tout ce qui contribue à faire société rappelant la capacité de tous et de chacun à partager le sensible, les savoirs, les créations, les signes et les symboles. Partager signifie en même temps s’approprier un patrimoine, fréquenter des œuvres, et participer dans tous les temps de l’existence, y compris celui du travail, à la production symbolique.

La crise du capitalisme financier mondialisé n’est pas uniquement une crise d’un mode de production et d’échange, de répartition des richesses. C’est une crise anthropologique, une crise du sens à dimension tout à la fois sociale, écologique et culturelle. La réponse politique à cette crise est toute aussi globale. Elle devra répondre à cette simple question, posée par le philosophe Lucien Sève et dont le Front de gauche a fait le titre de son projet culturel : Quelle humanité voulons-nous être ?

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